Elisabeth Tremblay

Écrivaine conseillère

Pour mieux retravailler un manuscrit

J’ai déjà quelques contrats de direction littéraire à mon actif. Beaucoup de lecture dans une multitude de genre aussi. Ce qui m’a amené, avec les temps, à constater certaines lacunes récurrentes dans les textes. Le genre de petits détails que ne remarque pas la majorité, mais qui énervent d’emblée les lecteurs et lectrices aguerris ou ceux qui sont habitués à retravailler des textes jusqu’à ne plus avoir envie de les lire du tout. Je fais partie des deux catégories. J’ai tant et tant de fois relu mes séries Filles de Lune et Sang de Pirate en cours de réécriture et suite à la direction littéraire, que je suis maintenant incapable de lire uniquement pour le plaisir (j’y reviendrai dans un autre billet). Mais cette aptitude, développée malgré moi, de repérer le moindre petit détail qui accroche et me fait me demander s’il n’y a pas un problème non réglé dans l’histoire que je suis en train de lire, est aujourd’hui une force que j’exploite à plein pendant l’écriture ou le coaching. Ce qui m’a permis, au fil du temps, de pouvoir dresser une liste des oublis que l’on rencontre le plus souvent. Et j’ai eu envie de parler un peu plus de chacun de ces éléments, histoire d’aider ceux et celles qui n’ont pas encore développé leur œil de lynx…

Lequel aborder en premier ? Je n’ai pas réfléchi longtemps et pris celui en haut de ma liste !  😉 Je vais donc vous entretenir de ce que j’ai appelé Gestion de la noirceur. En fait, le problème est très simple dans ce cas-ci ; on oublie trop souvent, en cours d’écriture, à quel moment exactement du jour se déroule notre récit. Je vous en donne deux exemples.

*On commence un chapitre en disant innocemment qu’il est 20h ou 21h, en été, mettons, et on se lance ensuite dans l’écriture de ce qui hante notre imaginaire. Et là, on se laisse emporter par les péripéties à un point tel qu’il s’écoule l’équivalent de deux, trois ou quatre heures dans le récit. Pourtant, un moment donné, on décrit une scène comme si le soleil brillait toujours au firmament. Alors qu’en réalité, il fait presque aussi noir que dans un four ; il est donc très peu probable qu’un de vos protagonistes voit le sourire dans les yeux de son vis à vis, la queue de chemise qui dépasse de son pantalon, la blessure qui saigne à sa poitrine ou la larme qui roule sur sa joue. Vous tenez à ce que ce soit possible parce que vous aimez la nuit et son aura de mystère ? Ajoutez un clair de lune, un feu de camp, un réverbère ou un trait de lumière provenant d’une fenêtre tout près ! Mieux encore, éloignez-vous des clichés et éclairez nous ça par des flammes de dragon, une fée Clochette revampée ou une lampe de poche aux batteries sur le point de mourir.  Y a pas mal toujours moyen de garder un passage de son texte qu’on aime. Il faut juste accepter de devoir parfois se creuser un peu plus les méninges.

D’un autre côté, vous pourriez aussi choisir de vous passer de la lumière romantique ou voyeuse et user de la nuit pour stimuler un autre des cinq sens de votre personnage. Et l’imagination de votre lectorat en même temps !  Une odeur familière qu’on n’arrive pas à identifier, un parfum de fleur qui n’a pas sa raison d’être, un relent dégoût au milieu d’une route de campagne. Un affleurement sur la peau, l’impression de petites pattes sur la nuque, un sol inégal sous les pieds. Un clapotis sans eau à proximité, un chuchotement quelque part devant, un raclement suspect. Bref, soyez inventifs !

*Toujours emporté par votre élan créatif, vous décidez de nous relater une histoire via plus d’un point de vue. Il fait encore et toujours nuit noire, mais, d’un chapitre à l’autre, le niveau de clarté se modifie au gré de vos besoins d’auteur. Je vous explique :

Paul, qui est une des victimes de votre polar, se plaint de l’opacité de la nuit, n’a pas de lampe de poche et est terrifié par les craquements des branches, le sifflement du vent et le point lumineux qu’il a entraperçu par intermittence au loin, à travers les arbres. Il sait que quelqu’un approche et il a peur de mourir.  (Lui, perdu à deux pas de son campement, ne voit absolument rien.)

Samantha, la femme de Paul, est tout aussi terrifiée. Elle aperçoit des ombres mouvantes dans les bois, voit que son mari, nerveux, tremble et n’a pas l’air du preux chevalier qui la défendra contre la menace qui approche. Elle veut retourner vers la tente dont elle distingue les contours même si l’abri en question est à une vingtaine de mètres.  (Elle, elle voit une couple d’affaires nécessaires à la montée de son  niveau d’anxiété.)

Jacques, tueur en série notoire, a oublié ses lunettes de vision nocturne et pourtant, il avance sans la moindre hésitation dans une forêt  bien garnie de souches, de grosses roches, de dénivellation dangereuses et autres obstacles qui devraient lui causer de sérieux problèmes. Il ne trébuche toutefois jamais, n’est incommodé par aucune branche en plein figure même si les conifères sont légions dans le coin. Il tue ses victimes en se délectant de la peur dans leur yeux, de l’horreur peinte sur leur visage. Il plante son couteau en plein cœur d’un personnage, tranche la gorge de l’autre sans rater sa cible et appréciera même la jolie giclée de sang en forme d’arc sur le gilet rose bonbon de la belle Samantha. (Lui, il voit tout, partout, tout le temps ; la noirceur, c’est pour les faibles.)

Vous croyez que j’exagère cet exemple ? J’aimerais vous dire que oui, mais j’ai croisé des trucs très similaires dans plus d’un livre imprimé. Bien sûr, votre défi ici serait, en retravail, d’ajuster le niveau de noirceur à un degré unique pour qu’il convienne aux trois protagonistes. Et ce, sans perdre aucun des effets que l’on a souhaité susciter chez le lectorat. Vous pensez que c’est impossible ? Je vous dis que tout peut se réussir quand on fournit l’effort nécessaire… 😛

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1 Comment

  1. Super intéressant! Merci 🙂

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